Témoignages

Témoignage d’Hermine, artiste bénévole pour la première fois auprès de CSF

En 2019, une équipe franco-palestinienne de clowns et d'artistes est intervenue dans les Territoires palestiniens occupés, du 20 octobre au 10 novembre 2019 dans les régions de Naplouse, Jénine et Hébron. Hermine, artiste bénévole lors de ce projet, témoigne de sa première expérience auprès de Clowns Sans Frontières.

 

  • Hermine Rigot

    artiste bénévole lors du projet Palestine 2019

Tout juste un mois que nous sommes rentrés des territoires Palestiniens, après une tournée de trois semaines en Cisjordanie, essentiellement pour les enfants des écoles de l’UNRWA, dans les camps de Jalazone, Balata, Jenine, d’Arroub ou encore d’Al Fawwar près d’Hébron. Les souvenirs sont tellement vibrants, pas tous encore retombés. La joie d’avoir pu participer à une telle mission et d’avoir vécu cette aventure est intacte.

Je sais que ce voyage a modifié des choses en moi, de façon assez profonde. (…) Quand on entend depuis son enfance que cette partie du monde est en conflit permanent, et qu’on vous propose de s’y rendre, non pas en simple touriste, mais avec une action à mener, de divertir, de donner du répit et de la joie à des enfances malmenées, c’est une magnifique invitation artistique et humaine !

J’avais ressenti en rencontrant Doriane [Doriane Moretus, responsable artistique bénévole], l’envie de participer à une mission de Clowns Sans Frontières. Pour moi, le voyage ouvre le cœur et la conscience, et jouer à l’étranger, c’est un peu faire fondre les frontières, visibles et invisibles. C’est aussi faire immersion, et donc comprendre mieux qui est l’autre, aller vraiment à sa rencontre. Le clown permet ça. Son langage immédiat est universel. Par son ridicule et sa sincérité, il se permet tout, on lui pardonne tout, et l’accueil se fait. Par sa spontanéité, sa maladresse et son envie d’être aimé, il cueille les regards, et gagne les cœurs, et chacun, quelle que soit sa culture, retrouve en lui sa propre part d’humanité. Nous reconnaissons nos faiblesses, nos ridicules et nos échecs à travers les siens, et l’émotion se libère ; on se rejoint par le rire. Quel plaisir de parler tous ensemble la même langue !

Bien sûr quand on se frotte à d’autres cultures, et d’autres mentalités, on se frotte aussi aux limites, aux interdits. Nous avons frôlé ces limites à Hébron, mais ce n’était qu’une fois parmi tant de représentations réussies. Ce qui fait rire ici ne fait pas toujours rire là-bas, mais comme le clown ne songe jamais à mal, alors l’échange se fait. Le temps de la représentation, un espace de liberté s’improvise. Un espace où le jeu est roi, et où le rire est une musique et un but commun.

Pour moi comme pour le reste de l’équipe, le début de cette mission a été déroutante, elle a fait tomber jour après jour beaucoup d’idées préconçues et a freiné nos imaginations débordantes. On s’attendait à être contrôlés à Tel Aviv, et tout s’est passé comme dans n’importe quel autre aéroport. Comme on est arrivé de nuit, nous n’avons pas tout de suite vu les check-points. Nous avons été accueillis à Bir Zeit dans un cirque qui fait penser aux écoles de cirque que l’on croise en région parisienne. Bientôt, nos collègues nous emmènent à Ramallah dans un bistrot qu’on aurait pu trouver à Berlin, ou dans le Marais. (…) Il faudra attendre un peu plus tard, devant le mur de Bethléem, à Jenine ou à Hébron pour prendre conscience de la pression armée, des séquelles de la catastrophe dans les esprits des Palestiniens, ou du contraste saisissant entre les camps et les colonies, en se perdant dans les rues d’Hébron.

J’ai passé aussi beaucoup de temps à interroger Nour [artiste palestinien partenaire, participant au projet], sur la réalité quotidienne, sur ses opinions. J’en avais besoin. J’avais envie de les connaître, de comprendre où j’avais mis les pieds. Même si je suis venue pour faire du clown, ma soif de comprendre est bel et bien là.

Mais clown d’abord. A peine arrivés à Bir Zeit, on plonge dans le travail. (…) C’est le défi de cette création particulière, nous le relevons et en cinq jours, un spectacle de près d’une heure se crée, sur des numéros techniques. Il faut être efficace et lisible. Doriane a l’expérience, et cela fonctionne. Ce sera donc du clown version cartoon, le rythme et la précision sont essentiels pour que cela joue : danse, musique, jonglage, mât chinois, courses poursuites, magie, gags et chutes illustrées et soutenues par la boîte à sons burlesques et farfelus du chef d’orchestre Rico [musicien français] !

(…)

Les premiers jours, nous avons été secoués, mis en doute devant tant de spectateurs et l’énergie du public. Est-ce qu’on va y arriver ? Ils sont si nombreux… Allons-nous transmettre ce que l’on imaginait, et tenir la longueur ? Et quand j’y repense, il y a tant d’énergie transmise, de générosité, de sourires, de mains tendues, de regards rieurs ! Quels cadeaux ! Le cœur chargé de tout ça.

Cette mission a donc fait bouger les lignes pour moi, dans le travail par la dimension de spectacle que nous avons joué. Elle a aussi bougé les lignes dans mon regard posé sur l’actualité, sur la façon dont on raconte l’histoire, et sur l’histoire de cette partie du monde en particulier. Les émotions s’additionnent et se bousculent, encore aujourd’hui, et ce n’est pas simple d’en rendre compte. Notre mission c’est de faire le clown, pas d’avoir des avis. Cette expérience a été très puissante, chargée de rencontres, d’émotions, de découvertes, de questions, de curiosité aussi, sur la vie de nos partenaires palestiniens. Je ne suis forcément plus la même qu’avant. C’est sûrement la grande force de Clowns Sans Frontières. Il y a un avant et un après. C’est à la fois dense et assez long pour faire un vrai voyage. Et, en même temps, tout est parenthèse, pour nous, comme pour les enfants qui reçoivent ce moment de joie, de théâtre, de divertissement. Comme le temps d’un rêve. (…)

Si les présences militaires n’ont pas été fréquentes, leur vue m’a secouée. J’ai été très émue aussi en découvrant le mur tagué à Bethléem. Tout est éloquent et résume bien la réalité de la Palestine. Un mur gris, qui délimite un territoire, et pour s’y opposer, crier sa révolte, il faut créer, dessiner, témoigner, dans une sorte d’art éphémère… Je suis restée très troublée de tout ça, de cette vision-là.

Il faut bien s’imaginer l’impact de l’addition de toutes ces expériences : celle du spectacle, celle de la vie d’équipe, celle du partage avec des artistes du pays, celle des enfants, pour qui nous sommes venus, dans un rythme où tout s’enchaîne. (…) Tout ceci s’imprime, fait une sensation de plein. De plein et de contrastes.

Alors oui, un clown du coup, ce n’est pas grand-chose au milieu de tout cela, et il n’est pas censé y penser, à ce « tout cela » ; mais ce « pas grand-chose », je suis très heureuse de l’avoir donné, reçu, de l’avoir vécu, avec la complicité et la solidarité de mes compagnons de route. Cette merveilleuse petite famille créée par l’occasion. Famille de clowns, formant comme une petite fronde comique et espiègle, rebelle et joyeuse, dans ce grand tintamarre absurde du monde. J’ai reçu beaucoup d’amour, de la part des enfants, de mes coéquipiers, camarades formidables, famille de route, je suis pleine de gratitude d’avoir pu faire cette expérience avec eux. Merci à toute l’équipe de Clowns Sans Frontières d’œuvrer pour que ces missions existent, de croire à la force de la culture et de la joie pour panser les plaies, fraterniser, éduquer, faire grandir et réunir.  Merci à toute l’équipe franco palestinienne : Doriane, Stéphanie, Achil, Rico, Alaa, Noor, Mohamed et Gazy.

All my dreams come true.